Renaud de Looze, auteur de « L’Urine, de l’or liquide au jardin » (éditions de Terran) nous explique pourquoi nos plantes en redemandent

Il fallait oser, il l’a fait. Ingénieur de formation passé par l’École polytechnique de Bruxelles, Renaud de Looze a troqué les équations contre les pots de fleurs : pépiniériste, il a fondé en 1995 la Palmeraie des Alpes, en Isère, où il fait pousser palmiers résistants au gel et plantes méditerranéennes. Passionné de recyclage au jardin, il s’est penché sur une ressource que nous produisons tous… et que nous envoyons chaque jour à la chasse d’eau. Résultat : L’Urine, de l’or liquide au jardin, premier ouvrage entièrement consacré au sujet. Rassurez-vous, on vous explique tout, sans tourner autour du pot.

Ballad’ : Comment en êtes-vous venu à vous intéresser à l’urine comme engrais au jardin ?

Renaud de Looze : C’est venu de mon métier de pépiniériste et de mon intérêt pour la nutrition des plantes. J’ai constaté que l’urine était une ressource fertilisante particulièrement intéressante : elle contient notamment de l’azote, du phosphore et du potassium, sous une forme facilement valorisable par les plantes. Mais surtout, j’ai voulu comprendre scientifiquement ce qui se passe réellement. 
L’urine est souvent présentée comme un « déchet » alors qu’elle est en réalité une solution minérale issue de notre alimentation. Cette inversion du regard m’a beaucoup intéressé : plutôt que de chercher à éliminer une matière, pourquoi ne pas chercher à la réutiliser ? 
C’est ce travail de recherche et d’expérimentation qui m’a conduit à écrire « L’urine, de l’or liquide au jardin ».

Ballad’ : Votre livre est paru en 2016, puis a été réédité en version enrichie en 2018. Qu’est-ce qui a évolué depuis, dans vos connaissances comme dans vos pratiques ?

Renaud de Looze : J’ai continué à expérimenter et à affiner ma compréhension du sujet. Je me suis notamment davantage intéressé à la transformation de l’azote de l’urine : ammonification et nitrification et pour permette de mettre ces éléments à disposition des plantes sans provoquer d’excès. Ma vision s’est aussi élargie. Je considère aujourd’hui l’urine non pas simplement comme un « engrais naturel », mais comme une véritable ressource minérale pouvant apporter un réel avantage à ceux qui ne veulent pas acheter d’engrais.
Les expériences accumulées depuis la publication du livre m’ont conforté dans une idée simple : il faut raisonner en éléments nutritifs et en doses, plutôt qu’en opposant systématiquement engrais « naturels » et engrais « chimiques ».

Ballad’ : Le sujet reste encore un peu tabou. Sentez-vous que le regard du public a changé ces dernières années, et que les jardiniers sont plus curieux ou plus prêts à essayer ?

Renaud de Looze : Oui, nettement.
Le sujet fait encore sourire, mais le sourire est de plus en plus souvent suivi d’une question : Et concrètement, ça marche ?
Je constate surtout que les gens sont curieux lorsqu’on sort du discours symbolique pour parler de chimie et de nutrition végétale. Quand on explique ce que contient réellement l’urine, pourquoi elle peut fertiliser une plante et comment l’utiliser correctement, le côté « dégoûtant » passe assez rapidement au second plan.
Le tabou existe encore, mais il me semble beaucoup moins bloquant qu’il y a dix ans, il y a aussi l’interrogation par rapport aux résidus médicamenteux, question que l’on pourrait poser à ceux qui utilisent des excréments animaux.

Ballad’ : Sans dévoiler le contenu de votre conférence, quels conseils donneriez-vous à un jardinier qui voudrait se lancer ?

Renaud de Looze : Le premier conseil serait de ne pas improviser.
L’urine est un fertilisant concentré : ce n’est pas parce qu’elle est produite naturellement qu’on peut en mettre n’importe quelle quantité. 
Il faut donc raisonner en dose d’azote, tenir compte de la plante, du sol, de la période de culture et de l’eau disponible. Et, dans la pratique, commencer modestement.
Je conseillerais également de dépasser l’idée selon laquelle il faudrait forcément conserver l’urine pendant des mois. Selon l’objectif recherché, différentes stratégies sont possibles : utilisation directe avec dilution appropriée, stockage, ou transformation biologique permettant notamment la nitrification (pour produire un engrais stable sans odeur).
Ne pas oublier que l’urine est complémentaire au compost.
Enfin, il faut observer ses plantes. Un jardin est aussi un excellent laboratoire.

Ballad’ : Quelle est l’objection que vous entendez le plus souvent, et que lui répondez-vous ?

Renaud de Looze : Une objection fréquente est : « Mais c’est dégoûtant ! »
Je réponds : « Peut-être, mais une plante ne lit pas l’étiquette. Elle absorbe des ions minéraux. ». 
L’azote (et d’autres éléments) de l’urine se transforme naturellement sous forme d’ions assimilables, comme les autres engrais organiques (issus de déjections animales et de déchets d’abattoir nauséabonds), mais plus rapidement que ceux-ci, et surtout c’est gratuit.
La vraie question n’est donc pas de savoir si l’urine est « naturelle » ou « chimique ». La vraie question est : quels éléments contient-elle, sous quelle forme, en quelle quantité, comment éviter d’en perdre et comment les apporter correctement à la plante ?
C’est précisément ce changement de regard qui, à mon sens, rend le sujet passionnant.

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