Alors qu’en balade dans la Grande Rue de Belley, un peu déserte, je faisais un arrêt symbolique devant le buste de Jean-Anthelme Brillat-Savarin. Il s’agissait pour moi de le saluer, respectueusement, afin de lui rappeler qu’au cours de cette belle journée du 2 février 2026 nous avions un devoir de souvenir à respecter, lié à la date de son décès, survenu juste 200 ans auparavant, le 2 février 1826. Bien sûr, j’aurais aimé trouver autour de son monument quelques fleurs ou d’autres messages de gratitude, pour signaler notre attachement à ce qu’il représente toujours pour nous, de prestige et de culture ; ceci afin de le remercier, de permettre à notre ville puis au Bugey, dont le Valromey, d’avoir encore le rayonnement de son personnage, porté de façon emblématique au pinacle de nos fiertés locales, dont celles liées à nos précieuses et fragiles traditions gastronomiques.
Cependant, malgré la réserve constatée du jour et l’absence de manifestation officielle (sans doute pour des raisons d’élections municipales proches ?), je savais que des préparatifs de circonstances étaient en cours d’élaboration, menés par La Société historique Le Bugey. Et que cela allait bientôt permettre de sortir de l’ombre le souvenir de cet homme exceptionnel, bousculé par les événements chaotiques de son époque : entre ceux de la Révolution, de l’Empire et du retour de la Monarchie. Un homme, dont la philosophie avait toujours été influencée par ce qui pourrait entretenir les plaisirs inestimables de la convivialité, souvent liés aux pouvoirs des sens, et particulièrement à celui de l’oui pour la musique, qu’il pratiquait en tant que violoniste, et surtout à celui du goût, soutenu par toutes les merveilles possibles de confections culinaires délicates et soigneusement préparées. Sans oublier les perceptions des sens, parfois éveillés, tous ensemble, libérés par une sagesse et une liberté de nature épicurienne.
Mais afin d’en apprendre davantage, aux cours d’évocations futures ou de conférences programmées, on pourrait rappeler, très-très brièvement, les tribulations de cet homme, confronté aux embuches de son temps. Et plutôt que de rentrer dans une logique événementielle, on préférera se laisser aller à imaginer le déroulement d’une rencontre bavarde, autour d’une table généreusement pourvue, partagée avec Brillat-Savarin et soutenue par les crus renommés de son temps, dont ceux de Manicle (déjà) ou de Côte-Grêle (disparu) issus de ses vignobles de Machuraz.
Cela au cours d’un repas qui débute par un pâté renommé : « L’Oreiller de la Belle Aurore ». Afin de faire honneur à sa mère, née Claudine-Aurore Récamier, dont il est le premier de ses 8 enfants, à Belley où il nait le 2 avril 1755. Là où après de solides études au collège de la ville puis à Dijon pour une formation juridique, il rejoint sa famille en 1780, afin d’exercer son métier d’avocat.
Ensuite lorsque que l’on nous sert des : « Des cailles truffées à la moelle, étendues sur des toasts beurrés au basilic », on l’écoute nous raconter l’essentiel de ses aventures politiques lorsque député à l’Assemblée nationale, il finit par être dangereusement menacé par les fameux « Montagnards », ceux de la Terreur, qui souhaitaient en finir avec lui. Prudent il choisit de disparaître et de s’exiler aux Etats-Unis en juillet 1794 où, pour survivre, il se retrouva à être premier violon dans l’orchestre de New-York, tout en donnant des cours de français.
Une pose silencieuse s’impose pour savourer un : « Faisan à son point, piqué au toupet, gisant sur une rôtie travaillée à la sainte alliance ».
Le Manicle qui est servit accompagne parfaitement sa dégustation. Puis la discussion reprend pour apprendre que dès son retour en France, en juin 1796, il obtint un poste dans l’armée du Rhin-Moselle, sous les ordres du général Augereau, une diversion militaire avant d’être nommé commissaire au tribunal de Versailles. Nous sommes alors en 1800 et c’est en tant que conseiller à la cour de cassation qu’il va passer, à Paris, l’essentiel de son temps. Une présence entrecoupée par des séjours réguliers et annuels passés dans sa gentilhommière de Vieux en Valromey. Sur ses terres natales qu’il évoque joyeusement comme pour justifier les plaisirs partagés des meilleures années de sa vie.
De celles qui allaient lui permettre de se consacrer à l’écriture d’un livre admirable, qui allait le rendre très célèbre : la ‘‘PHYSIOLOGIE DU GOÛT’’ (*). Et c’est là que notre repas se termine avec : « Une pyramide de meringues à la vanille et à la rose ». On le quitte passionné par ses évocations et séduit par sa personnalité chaleureuse, souriante et exceptionnelle !
(*) Un livre à recommander ; remarquable d’écriture, de connaissances, d’esprit, d’humour et de convivialité.
Paul Gamberini
